Les Racines

La Mythologie Hmong

L'Histoire du Déluge et la Création des 18 Clans Hmong

Le tambour de bois et de peau de bœuf
Le tambour de bois et de peau de bœuf

Le Déluge

Aux origines, le Ciel déchaîna une pluie battante durant quatre jours et quatre nuits. L'eau engloutit le monde, effaçant les montagnes, les bêtes et les hommes. Seuls un frère et une sœur eurent la vie sauve, abrités au creux d'un immense tambour en peau de bœuf. L'embarcation dériva au gré des flots jusqu'à atteindre le ciel, avant de s'échouer sur un grand rocher au retrait des eaux.

Le Signe des Meules de pierre

Face au vide absolu, le frère déclara : « Nous devons nous marier, pour engendrer des hommes et peupler la terre. » La sœur s'y opposa : « Nous sommes frère et sœur, issus des mêmes parents ; la loi interdit de s'unir, en tout lieu. »

Ils s'en remirent alors au Ciel. Chacun porta une pierre sur un sommet opposé et la laissa dévaler la pente. En découvrant au fond de la vallée que les deux roches s'étaient empilées l'une sur l'autre contre toute attente, ils comprirent que le Ciel l'autorisait et devinrent mari et femme.

La Masse de Chair et la Naissance des 18 Clans

Un an plus tard, la sœur n'enfanta pas un humain, mais une masse de chair informe, sans yeux ni membres. Fou de colère, le frère la trancha en dix-huit petits morceaux qu'il sema vers toutes les contrées du monde.

En touchant le sol, chaque fragment se mua aussitôt en un couple fondateur, créant les clans ainsi :

  1. Vaj : dans le jardin
  2. Yaj : sur l'arbre
  3. Lis : sur la roche
  4. Muas : dans les herbes
  5. Thoj : sur le chemin
  6. Lauj : dans la vallée
  7. Hawj : sur la falaise
  8. Khaab : sur le tronc mort
  9. Xyooj : dans les bambous
  10. Kwm : dans la maison
  11. Tsab : dans les épines
  12. Ham : dans la grotte
  13. Faaj : sur la terre
  14. Tsheej : sur le sol dégagé
  15. Kim : sur le l'or
  16. Loob : sur la porte
  17. Koom : sur le pilier
  18. Paj : sur la fleur

C'est pourquoi nous, Hmong, sommes d'une seule chair et d'un seul sang. Il nous est formellement interdit de nous marier au sein d'un même clan.

La légende complète

L'Histoire

Le Temps du Bronze

Vers 2700 av. J.-C.

L'histoire ne commence pas par une date, mais par un fracas de métal.

Il y a cinq mille ans, le monde ne connaissait que l'os et la pierre. Les hommes chassaient avec des éclats de silex. Les tribus se battaient avec des massues de bois. Le Sud était une terre de brumes, de forêts impénétrables, de fleuves en colère.

Dans ces brumes, un géant se dressa.

La bataille de Zhuolu
La bataille de Zhuolu

Chi You (Txiv Yawg). Le Souverain des Neuf Li.

Les textes du Shanhaijing (Classique des Monts et des Mers, IVe–Ier siècle av. J.-C.) et du Shiji (Mémoires du Grand Historien, ~100 av. J.-C.) le décrivent ainsi :

« Il portait au front des cornes d'airain, dressées contre le Ciel. »

Il ne marchait pas seul. Autour de lui se tenaient ses 81 frères. Guerriers aux corps de bronze et aux têtes de bronze. Invulnérables aux flèches de pierre. Invincibles face aux épées d'os.

Chi You fut le premier à plier le métal. Là où le monde ne connaissait que la peur du feu, il en fit un outil. Il créa l'épée. La hache. Le grand arc. Il ne subissait plus la nature. Il la façonnait.

Le Royaume de Chi You
Le Royaume de Chi You

Mais à la bataille de Zhuolu, le métal ne flancha pas. Ce fut le cœur des hommes qui céda.

L'Empereur Jaune, perdu dans les brouillards magiques que Chi You avait tissés, invoqua la Déesse du Ciel (Ba). Elle lui offrit le Zhinanche — le char magnétique capable de s'orienter dans l'illusion. Grâce à cet artifice, le Nord localisa le Sud.

Pire encore : une partie du propre peuple de Chi You, saisie d'effroi, choisit la soumission plutôt que de suivre son roi dans la mort. Ils le livrèrent.

Décapité, le géant tomba. Sa tête roula vers le Sud, cherchant désespérément ses terres sacrées. Elle ne s'arrêta jamais.

Le Grand Silence

2700 av. J.-C. – 2000 ap. J.-C.

Pendant des millénaires, le nom de Chi You fut banni.

Les dynasties du Nord — Han, Tang, Song, Ming, Qing — effacèrent son nom des autels officiels. Dans les chroniques impériales, il fut réduit au rang de démon, de rebelle, de chaos à écraser. On ne devait plus le nommer. On ne devait plus se souvenir.

Le silence était l'arme ultime. Effacer un nom, c'est effacer une lignée. Effacer une lignée, c'est effacer un peuple.

Mais le sang n'oublie pas ce que l'histoire tente d'occulter.

En l'an 2000, à Zhuolu — là même où il fut trahi —, la Chine érigea le Temple des Trois Ancêtres. Pour la première fois depuis la nuit des temps, Chi You siège officiellement aux côtés de l'Empereur Jaune et de l'Empereur Yan.

La statue de Chi You
La statue de Chi You

Les vainqueurs ont dû admettre l'évidence : sans le bronze et la fureur du Sud, leur empire n'aurait jamais eu de fondations. La puissance du Nom finit toujours par s'imposer, même après cinq millénaires d'oubli volontaire.

La Longue Marche vers le Sud

1810 – 1875

Après des siècles de résistance dans les montagnes du Guizhou et du Yunnan, la pression de la dynastie Qing devint insoutenable. Les révoltes des peuples montagnards furent réprimées avec une violence inouïe par les armées impériales.

  • La fuite pour la survie : Entre 1810 et 1875, des milliers de familles entamèrent une migration vers le Sud, franchissant les frontières de l'Empire pour trouver refuge dans les hautes terres du Laos, du Vietnam et de la Thaïlande.
  • La culture sur les sommets : Chassés des plaines, les Hmong s'installèrent sur les crêtes, au-delà de 1000 mètres d'altitude, là où personne ne voulait vivre. Ils y préservèrent leur autonomie.
  • La conservation de l'identité : Cet exode permit de protéger la structure clanique et les rites ancestraux des Hmong face à l'assimilation forcée du Nord.

L'Oralité et l'Écriture

Jusqu'à 1953 – Aujourd'hui

Pendant cinq mille ans, la mémoire de Chi You n'eut besoin d'aucun livre.

Elle vécut dans la bouche des anciens. Dans les chants généalogiques psalmodiés lors des funérailles. Dans les rituels chamaniques où l'on appelle encore les esprits des ancêtres. Dans les motifs des textiles paj ntaub, où chaque spirale, chaque losange, raconte une migration, une bataille, une alliance.

L'oralité n'était pas un manque. C'était un choix.

Les Hmong n'avaient pas besoin d'écrire pour se souvenir. Ils portaient la mémoire dans leur chair.

Au milieu du XXe siècle, au Laos, un système d'écriture fut créé : l'Alphabet Populaire Romanisé (RPA). Entre 1951 et 1953, trois hommes y travaillèrent conjointement : le père catholique Yves Bertrais et les missionnaires protestants William Smalley et Linwood Barney.

Ce n'était pas un don. C'était une collaboration.

Les Occidentaux apportèrent la méthode linguistique. Les Hmong apportèrent l'âme et la phonétique. Le père René Charrier rejoignit la mission en 1953. En 1964, le Dictionnaire Hmong (Mèo Blanc) – Français fut publié à Vientiane par Bertrais et Charrier. En 2015, Charrier témoigna : En chemin avec le peuple Hmong. Du Laos en Guyane et en France, Karthala.

L'outil est nouveau. La mémoire est ancienne.

Aujourd'hui, les Hmong peuvent écrire leur langue. Les enfants de la diaspora apprennent à lire les chants de leurs ancêtres. Mais écrire n'est pas se souvenir. Le support change. La lignée reste.

La Mémoire par les Siens

1970 – 1980

L'outil de l'écriture avait été forgé par des mains étrangères. Mais un alphabet sans le souffle du peuple reste une coquille vide. Il fallait que les fils de la montagne s'en emparent pour que l'encre devienne du sang.

C'est ici que le nom de Yang Dao (Yaj Daiv) s'impose. Premier Hmong à arracher un doctorat aux universités occidentales, il n'a pas renié son héritage pour se fondre dans le confort de la plaine. Il a pris la science de l'étranger pour défendre la vérité des sommets.

Dans les années 1970, il travaille sans relâche à la préservation de la culture originelle. Il rassemble, traduit et sauve de l'oubli les chants traditionnels. Puis, en 1980, il publie son œuvre de référence : le « Dictionnaire français-hmong blanc ».

Les missionnaires avaient tracé les lettres. Yang Dao et les érudits de sa génération y ont coulé l'âme de la lignée. Ils ont prouvé que l'homme de la montagne pouvait s'approprier les armes intellectuelles du monde moderne sans jamais plier le genou ni perdre sa racine.

Le Sang de la Trahison

1975 – 2011

En 1975, les protecteurs occidentaux ont plié les drapeaux. Les Hmong furent abandonnés à la fureur des vainqueurs. Des centaines de milliers de morts dans la jungle et les eaux du Mékong.

Des résitants Hmong
Des résistants Hmong

Le Colonel Robert Jambon, officier du 11e Choc, avait combattu aux côtés des Hmong. Il connaissait leurs noms. Leurs villages. Leurs enfants.

30 septembre 2011 : Une plaque fut dévoilée aux Invalides, reconnaissant officiellement le sacrifice des Hmong pour la France.

27 octobre 2011 : Un mois plus tard, à Dinan, Robert Jambon, 86 ans, s'est donné la mort d'une balle au pied du Monument Indochine.

Ce n'était pas un geste pour forcer la reconnaissance.
C'était un cri : la reconnaissance tardive ne répare pas la trahison.

La Reconnaissance sur les Champs-Élysées

19 octobre 2014

Ce jour-là, l'histoire a cessé d'être un récit de l'ombre pour devenir une page officielle de la Nation française. Pour la première fois, le drapeau de la Fédération des anciens combattants hmong et laotiens a remonté la plus célèbre avenue du monde.

Des centaines de vétérans en uniforme et de descendants en tenue traditionnelle ont défilé vers l'Arc de Triomphe. Le ravivage de la Flamme du Soldat inconnu a marqué la reconnaissance solennelle du sacrifice de la lignée pour la France.

Soixante ans après les combats, la loyauté que le peuple hmong a portée a été gravée dans le marbre de la mémoire nationale.

Sources et Références

  • Savina, François-Marie (1924), « Histoire des Miaos », Société des Missions Étrangères de Paris.
  • Alphabet Populaire Romanisé (RPA) (1951-1953), William Smalley, Yves Bertrais, Linwood Barney.
  • Bertrais & Charrier (1964), « Dictionnaire Hmong (Mèo Blanc) – Français », Vientiane.
  • Lombard-Salmon, Claudine (1972), « Un exemple d'acculturation chinoise : la province du Guizhou au XVIIIe siècle », École Française d'Extrême-Orient.
  • Yang Dao (1980), « Dictionnaire français-hmong blanc », Comité National d'Entraide.
  • Quincy, Keith (1990s), Hmong History.
  • Temple de Zhuolu (2000), Inauguration officielle, Hebei, Chine.
  • Colonel Robert Jambon : Plaque Invalides (30 septembre 2011), Ministère de la Défense. Décès (27 octobre 2011), Dinan.
  • Cérémonie du 19 octobre 2014 : Ravivage de la Flamme, Arc de Triomphe, Paris.
  • Charrier, René (2015), « En chemin avec le peuple Hmong. Du Laos en Guyane et en France », Karthala.